AU BORD DU PARDON

Pays aux milles pays, une histoire lourde te compose. Qu’il t’est compliqué de te défaire de ce cordon de souffrances. Tu as vécu beaucoup d’histoires, d’amours et de guerres sur des sols lointains, aux portes de tes frontières, au centre de ton siècle de lumières. Tu portes mille visages et le passé brasse dans le présent de violentes torsions refoulées. Les mots et leurs essences se font rares dans ta France qui hurle toute la multiplicité de ses origines. N’entends-tu pas les milliers de corps qui crient leurs existences sur ton sol ; les milles nuances qui peuplent la tonalité de ta substance ? Tu as la peur des mères qui ne voudraient pas aimer leurs enfants dans l’injustice. Tu sembles paralysée sous le poids de ta diversité. Toi qui as crié bien avant nous ces mots de Liberté Egalité Fraternité

Peut-être est-il temps de nous défaire de ce lourd étendard, de ces mots taillés dans la pierre sur le fronton de nos mairies ; ces trois mots, comme des enclumes, portés sans cesse à bouts de bras. Liberté Egalité Fraternité, je n’arrive plus à vous penser. Vous êtes trop grands pour moi. Je vous quête et ne vous rencontre que trop rarement. Peut-être est-il temps de vous laisser tranquille, de vous laisser reposer, un peu ; pour que le pouvoir de vos sens vous revienne tranquillement, loin des contre emplois et des leçons galvaudées en vos noms, de bouche en bouche. Nous vous avons usé, Liberté, Egalité Fraternité, nous avons abusé de vous. Pardon. Nous vous avons dénaturé, vidé et nous nous sommes cachés derrière vos titres de noblesses. Liberté Egalité Fraternité, à vrai dire j’ai honte de vous avoir récité, revendiqué, expliqué l’esprit chargé, le cœur fermé. Pardon. Je ne vous crois pas capable de résoudre l’Histoire, de la cacher, de contenir tout ce qu’elle tait. Vous n’êtes pas une formule magique qui viendrait effacer l’esclavage, l’injustice et l’exclusion. Parce que ce sont bien ces trois mots-là qui résonnent si bruyamment derrière vous. L’envers du décor refoulé dans la honte et le déni. Dans la violence et le non-dit. Les mots sont creux lorsqu’ils sont mal appropriés, lorsqu’ils deviennent les refuges d’un héritage gâté, les remparts asphyxiés de nos corps de souffrances ; lorsqu’à la mode, les voilà balancés, scandés, vulgarisés dans leurs sens ; sur des émotions dégénérées, les mots se font lanceurs de sorts, caricatures de pensées.

Qui demande pardon pour l’esclavage, l’injustice et l’exclusion avant de se parer de Liberté Egalité Fraternité ? Nous parlons ici de l’envahissement de nations sur d’autres mais cette notion touche avant tout nos corps sensibles. Nous, petits colons du quotidien, envahisseurs d’espace public, défenseurs de propriété privée, hurleurs de droits, fuyards de devoirs. N’allons-nous pas un peu vite…

Les échelles changent, les codes aussi, mais l’histoire se répète, prophétie auto-immune. Non résolue. Peste de schéma qui prend racine dans la fuite et le déni. Qu’il est dur de voir se retourner l’Histoire dans les écueils de notre éveil. La réalité est bel et bien à conquérir sans cesse ; domptée, apprivoisée, dominée, sa loi se fait outrancière quand les mots tentent de la figer. Les transmissions ne sont que des paroles de parties. L’Histoire, parait-il, appartient au passé, j’en cite la définition du Larousse : Connaissance du passé de l’humanité et des sociétés humaines ; discipline qui étudie ce passé et cherche à le reconstituer. L’Histoire est exclue du présent, du moins dans sa définition. Le champ des possibles de l’instant présent échappe à toute responsabilité. L’Histoire appartient au passé, n’a fait que passer. Présentement nommée elle échappe à notre responsabilité. Nous ne faisons que l’examiner, la décortiquer après coup. Le présent est un endroit où se saisir de l’Histoire est impossible, un couloir où le temps court ; effrayant donc à pénétrer. L’Histoire, telle qu’elle est inscrite en nos esprits, ne servirait-elle pas le cycle des schémas automatiques et surtout sa justification ?

Peut-être nous faut-il nous défaire de l’éducation reçue ? Une éducation laborieuse à réformer puisque cramponnée à ses traditions républicaines. Un emporte-pièce d’idolâtries des grandeurs passées, qui nous forme à absorber des informations tronquées, des cheminements de pensées alambiquées, nous soumettant à un système coupé de ses émotions et de son intelligence innée. Ce sont ces notions qu’il nous faut interroger si nous voulons parler d’éducation à refonder.

 

Qu’est-ce qui nous attache à ces notions, nous retient en ces carcans ; qui fabrique les murs qui nous séparent ? La peur de l’envahissement dans nos corps sensibles nous ordonne d’attaquer pour mieux nous protéger. La peur de l’invasion et de la soumission à l’intérieur de nos chairs, de nos êtres et de nos terres nous prédispose à la fuite, au mensonge, à la compromission et à l’indignation. Pourquoi avons-nous tant peur du pardon et de la réconciliation ?

Le pardon est une mise à nue. Le pardon est un cri du cœur qui place l’amour et ses valeurs au dessus des êtres et de leurs intérêts.

Demander pardon ne s’apprend pas. C’est un acte qui se manifeste dans notre honnêteté et notre courage intérieur ; ce n’est pas un acte paisible ! Demander pardon est l’aboutissement d’un combat intérieur contre sa propre peur du rejet. Il faut écouter l’autre, dans son attente, son silence, sa respiration ; écouter ce qui ne demande qu’à pardonner mais qui guette le moindre signe de la malignité. Demander pardon demande du temps, de l’écoute et de l’attention. Demander pardon est un acte de réflexion ; il demande à l’homme de s’élever au-dessus de sa condition en se montrant vulnérable face à son égal. Demander pardon demande de la force. Demander pardon exige de se laisser traverser par sa propre émotion et de s’y laisser voir. Demander pardon demande de la dignité et du respect. Cela demande de la patience. Demander pardon revient à demander l’échange, le partage et la communion. Cela demande de l’humilité.

Regardons-nous avec les yeux de l’amour. Droit dans les yeux. Il faut avoir dans les yeux la trace de ce combat intérieur, il faut se laisser voir dans notre difficulté à demander pardon car il faut montrer l’exemple. Montrer que cela est beau d’être digne, droit dans son corps et son esprit ; qu’il est beau de se laisser respirer calmement l’air de la réalité commune. Qu’il est beau d’avoir les yeux de la bienveillance et de la réciprocité. Demander pardon est un acte de résistance et de transmission du beau, du grand, du véritable guerrier.

Les frontières de nos Êtres vibrent elles-mêmes de milliers de désirs, de rêves, de joies, de peurs et de colères… Nous vibrons d’infinies nuances du vivant, nous projetant les uns contre les autres dans toutes les variations de la rencontre. Nous sommes vouées à blesser, à juger, à exclure, à baisser la tête, à se rendre esclave et à asservir, et ce dans toutes les constellations de rapports du vivant. Et nous ne serons pas toujours bien tranquillement au centre de nous-mêmes. Il ne tient qu’à nous de l’accepter et de nous regarder en face.

Sur le fronton de ma pensée, j’écris Dignité Humilité et Honnêteté. Je demande pardon pour l’esclavage, l’injustice et l’exclusion que j’ai pu perpétuer envers autrui comme je pardonne à ceux qui m’ont rendu esclave, qui m’ont injustement traité et m’ont exclu. Il s’agit du schéma de la réconciliation comme on tente de l’enseigner à nos enfants, souvent maladroitement, avec indignation, avec contradiction. Demandons pardon à nos enfants comme nous pardonnons à nos parents, avec dignité, humilité et honnêteté. Le bord des larmes n’est pas loin, celui qui libère de la souffrance, qui trouve sa place dans le commun ; nous rapprochant davantage des autres et de nous mêmes.

 

Mathilde DELASSUS

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